Le buzzeur, la vieille mégère décatie  et le balai-brosse

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Le buzzeur, la vieille mégère décatie  et le balai-brosse

Par Abdellali MERDACI*

J’ai fait suivre  pour information à quelques chroniqueurs de quotidiens nationaux les textes que j’ai publiés sur la naturalisation française de Kamel Daoud et, de fait, son intégration dans la littérature française.

Ces chroniqueurs, qui sont aussi des « forgeurs de conscience », s’expriment journellement sur l’Algérie, sur la société algérienne, sur ces acteurs de tous acabits, pas seulement politiques, et, souvent, le moindre boulon mal serré dans une usine perdue dans la lointaine province, n’aura pas échappé à leur perspicacité. La naturalisation française de Kamel Daoud, si. L’ignoraient-ils ? Ils se sont tus. Par complaisance. 

Et, parfois, ils n’ont pas la probité intellectuelle de lire ce qu’ils ont tôt fait de brûler. Je ne conteste pas que le buzzeur se fasse français, s’il s’en tenait, moralement, à ce choix. Ce n’est pas le cas lorsque le journal où il a fait sa carrière de journaliste, en Algérie, « Le Quotidien d’Oran », édifie sa statue d’écrivain fervent patriote et défenseur de l’algérianité. C’est un mensonge honteux. Dans les traditions établies de la littérature universelle, un écrivain ne peut appartenir à deux pays, deux nationalités, deux identités. Et, par sa naturalisation, Daoud est désormais un écrivain français. 

Ne fallait-il pas faire connaître et dénoncer cette imposture ?

L’une de ces voix autorisées de la presse dite indépendante, logée au rez-de-chaussée d’un journal du soir qui parait le matin, qui lui sert commodément de commun, de placard à balais, me répond en revêtant des hardes de vieille mégère décatie qui a servi à tous les étages les pouvoirs qui se sont succédé dans le pays. Rabaisse-t-elle, par mépris, et dans une inclination foncière, le débat au niveau des poubelles (spams) ? La méthode en sus, cette impassible rhétorique du vieux et anachronique FLN, qui a parsemé d’avanies les éditoriaux d’antan où l’on clouait au pilori les ennemis de la nation, donc du parti, sans les nommer.

Cette acariâtre folliculaire pinaille sur ces « chaires universitaires » qui stigmatisent tout « électron libre », comme Daoud, qui ne « ferait pas dans l’allégeance ». Or, le buzzeur vient de faire publiquement et solennellement  allégeance à la France, sa nouvelle patrie. Et, c’est plus grave que de faire allégeance à un quelconque et décrié pouvoir algérien. Toutes les allégeances n’expriment pas le même degré d’infamie. Cet « électron », qui n’est pas aussi « libre » que cela puisse paraître, dont elle rapièce la dignité perdue, est une création du sionisme international et, singulièrement, de son lobby français : Bernard-Henry Lévy, Alain Finkielkrault, Pierre Assouline, son chef d’écurie, Martine Gozlan, Natacha Polony, Gilles Herzog, Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann, député européen « de gauche », semeur de foucades contre l’Algérie au parlement de l’Union, et bien d’autres. Rien que des amis de l’Algérie. Belle compagnie, en effet.

Derrière cette algarade de pipelette, il y a cet indéracinable et symptomatique complexe de l’Algérien colonisé qui met le genou à terre devant tout succès d’un Algérien à l’étranger, quel qu’en soit la nature et l’origine, surtout s’il s’agit d’un sacre français. Ne convient-il pas de relever que Daoud n’a pas signé une grande œuvre littéraire, qui compte dans l’histoire de l’humanité, mais de vains exercices d’imitateur. Il a reçu, à Paris, un bruyant succès  qui ne doit rien à la littérature mais au buzz médiatique, qui ne durera pas. Et, c’est tout : mince bilan et incertain talent.

Si, relativement, à l’histoire de la littérature algérienne, la démarche de Daoud est une félonie, je n’ai pour ma part, comme le suggère la préposée aux balais-brosses, ni levé des tribunaux ni édifié des bûchers et de gibets à l’orée de nos villes. J’ai le respect de toutes les littératures du monde, que j’ai encouragées et défendues en mes qualités d’enseignant-chercheur universitaire, de critique et d’historien de la littérature, dans de nombreux travaux publiés en volumes, études de revues et articles de presse, entre autres dans les colonnes de ce journal où elle m’attaque, aujourd’hui, lorsqu’elles étaient respirables. Disons-le simplement, en insistant. Que le néo-Français d’origine algérienne réussisse dans la littérature de son pays, la France, et qu’il n’y ait plus de confusion. Exiger cette clarté de tous ceux qui astiquent au balai-brosse le buste du buzzeur au moment où, dans tous les continents, des statues de négriers et de concussionnaires tombent, est-il condamnable ?

À quelle mesure frapper de discrédit le critique et historien, qui a parlé, et lui jeter la pierre ? L’accuser d’un « conservatisme » de mauvais aloi ? Mais n’a-t-on jamais observé, nulle part, une révolution de balais-brosses ? Un « nationalisme discutable » ? Ce nationalisme, pas seulement politique, mais aussi littéraire, est revendiqué par d’augustes nations. La France, par exemple, qui n’abandonnera  pas de sitôt son parcours politique, même s’il fut ténébreux, ni ses auteurs du Moyen Âge à nos jours. Comme elle, en Occident, l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, les États-Unis d’Amérique, et, en Asie, la Chine, le Japon, l’Inde, on porté au frontispice de leur histoire et de leur civilisation leurs grandes et fondatrices créations littéraires. 

L’Algérie est une jeune République, qui se construit patiemment. Sera-t-elle longtemps encore subjuguée par son histoire coloniale, où le retour à l’ancien colonisateur, qui s’y emploie, est perçu comme un phénomène normal, où le sacrifice de ses martyrs est piétiné. Soit, cette trame de notre société actuelle échappe à nos « forgeurs de conscience » de la presse dite indépendante, soit, ils en sont complices. Qu’importent les échardes qu’elle reçoit au front et ses malheurs présents, la Nation algérienne vivra. Donnons-lui la chance d’exister, avec son identité et ses symboles irremplaçables, et parmi eux, au premier plan sa littérature nationale.

Cette littérature algérienne, libre et autonome, ne peut être liée au triste décompte des défections dans ses rangs. Daoud sera vite oublié. Qu’il devienne, comme il l’a souhaité, dans son pays, la France, ce « Français du futur ». Pauvres thuriféraires, pauvres supplétifs de conciergerie alléchés par la couleur de l’or et par la traitrise ! Quel salaire de misère pour un vil mercenariat !

*Écrivain, critique et historien de la littérature algérienne. Dernier ouvrage paru : Ètienne Nasreddine Dinet. Une conjuration néocoloniale, Constantine, Médersa, 2020.