Abdelaziz Derdouri à Algérie54: Je doute qu’on puisse mettre fin à la guerre dans le cyberespace

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Abdelaziz Derdouri à Algérie54: Je doute qu'on puisse mettre fin à la guerre dans le cyberespace

La menace que représente la cybercriminalité, cyber -espionnage et cyber –sécurité, sont au centre des préoccupations des pouvoirs publics. La conjoncture géopolitique incite les mêmes pouvoirs publics à accorder plus d’intérêts pour préserver la sécurité, la souveraineté et l’unité de la Nation. Algérie54 juge nécessaire de donner la parole à un très grand spécialiste algérien de ce secteur, très connu sur la scène internationale. Il s’agit de l’expert algérien en cyber-sécurité Abdelaziz Derdouri, qui a bien accepté de répondre à nos questions.

Algérie54 :Tout d’abord, il est important d’évoquer, les dernières cyberattaques menées contre une trentaine d’organismes et entreprises d’Etat, dans le cadre de cette guerre multiforme ciblant notre pays. Quelles sont selon vous les mesures à prendre pour mettre en échec cette guerre digitale ?

Abdelaziz Derdouri :Je n’ai malheureusement pas de détails sur ces attaques. Il est difficile donc de les commenter d’autant plus qu’il existe plusieurs types de cyberattaques (Malware, hameçonnage, Man-in-the-middle, déni de services, attaque SQL, ransomware, etc.). Souvent le type d’attaque définit l’objectif visé. Par ailleurs, il est difficile sinon impossible d’attribuer ou de faire porter la responsabilité d’une cyberattaque à une partie. C’est ce qui les rend intéressantes pour les cybercriminels, cybers espions et pays. Les cyberarmes garantissent en quelque sorte l’impunité.
Je doute qu’on puisse mettre fin à la guerre dans le cyberespace, à une quelconque coopération internationale ou accord international regardant l’utilisation des cyberarmes. Tout le monde y trouve son compte dans la situation actuelle. Les puissances traditionnelles ont découvert les avantages multiples des cyberarmes et poursuivront ce qu’ils considèrent comme des objectifs légitimes de sécurité nationale, de géopolitique, économiques et de politique étrangère. Pour les autres pays, en dehors de l’efficacité prouvée, ce type d’activité offre des rendements élevés contre un coût faible, c’est l’arme moderne des pays pauvres. Enfin tous les pays développent des cyberarmes dans un objectif de dissuasion (nouveau concept de cyber dissuasion) comme la dissuasion nucléaire.

Algérie54 : Cela nous mène à évoquer l’importance de la maîtrise des nouvelles technologies de la communication, où se situe l’Algérie dans ce monde complexe, qui se dessine, avec l’imminence de l’introduction de la 5G ?

Abdelaziz Derdouri : La maîtrise des nouvelles technologies en général et des TIC ne pose aucun problème pour les jeunes Algériens formés dans nos universités. Pour ceux qui ont des doutes je les invite à vérifier les fonctions qu’occupent ces jeunes dans les entreprises étrangères. Nos jeunes ingénieurs sont motivés, dévoués et comptent parmi les meilleurs dans le monde. Le problème consiste en un manque de perception (pour ne pas dire de compétence) par beaucoup de responsables de l’importance de ce secteur et de l’utilisation des cadres. Il y a aussi le problème de l’absence d’une vision et d’une stratégie nationale pour le court, moyen et long terme pour les TIC. Qu’est-ce qu’on attend des technologies de l’information et de la communication ? Peut-être le remplacement des matières premières comme le pétrole par de la matière grise comme ont commencé à le faire certains pays.

Algérie54 : L’Algérie aspire à devenir un Etat-pivot dans la région, dans le sillage de la concrétisation du mégaprojet de la fibre optique qui reliera notre pays à des pays de l’Afrique Subsaharienne ?

Abdelaziz Derdouri : Parfaire le service et satisfaire les besoins nationaux, des zones rurales, ceux des industries, du secteur de l’enseignement doivent être la priorité. Il y a déjà beaucoup à faire en Algérie avant de se lancer dans des projets de prestige qui n’apportent en fin de compte rien à l’Algérie sinon des pertes.

Algérie54 : La faiblesse du débit d’Internet, est décriée par les opérateurs économiques et particuliers, entravant la promotion de l’activité économique, scientifique et sociale ?

Abdelaziz Derdouri :Bien que n’étant pas spécialiste de la question, je pense néanmoins qu’il est impératif d’observer un équilibre entre différents paramètres comme le prix, le débit, les contraintes économiques, de développement et celles sécuritaires. La rupture de cet équilibre peut conduire à l’effet inverse. Un prix trop élevé par exemple ralentit la pénétration de l’internet et indirectement freinera le développement, la qualité de l’enseignement, etc. Des parties font porter la responsabilité de la situation au monopole. Est-ce réellement le cas ?

Algérie54 : Des pays moins lotis que l’Algérie, avaient réussi l’E-gouvernement, que ce qui nous manque pour atteindre cet objectif ?

Abdelaziz Derdouri :Il faut reconnaître qu’un effort considérable a quand même été fait dans le domaine de la numérisation : Passeport, CNI, permis de conduire, état civil, casier judiciaire, billetterie, etc. Un effort reste à faire par exemple la possibilité d’imprimer son propre acte de naissance ou résidence à partir de son domicile sans avoir à se déplacer à l’APC. Certains documents continueront à nécessiter un déplacement. Pour cela il faut que tous les foyers disposent d’un ordinateur, d’une connexion internet et d’une imprimante. Malheureusement pour beaucoup de foyers aux revenus limités ce n’est pas encore une priorité.

Algérie54 : Les banques algériennes demeurent au stade archaïque, et n’arrivent pas à se propulser à l’ère des nouvelles technologies. Qu’en pensez-vous ?

Abdelaziz Derdouri : Selon ma constatation, les banques ont fait des efforts pour s’informatiser. C’est indéniable. Ce qui est archaïque pour reprendre votre expression c’est le service clientèle en particulier la possibilité pour les clients de faire certaines opérations à partir du domicile ou bureau comme avec les banques étrangères mais il faut au préalable régler le problème de sécurité. Souvent quand on initie un projet comme celui de l’informatisation, on ne pense pas à intégrer la sécurité dès le démarrage du projet. C’est probablement la cause.

Algérie54 : Vous avez déclaré récemment, que 80% des ingénieurs informaticiens s’exilent à l’étranger, faute d’environnement propice. Quelle est la mesure appropriée pour faire face à cette hémorragie ?

Abdelaziz Derdouri : Je voudrais préciser, j’ai dit les ingénieurs formés en sécurité informatique et non les ingénieurs informaticiens en général. Il y a un manque important d’ingénieurs en sécurité informatique dans le monde ce qui explique la forte demande et le niveau élevé de l’employabilité de cette spécialité. Depuis des années l’Algérie a formé pour satisfaire les besoins d’autres pays. Le règlement de cette situation ne peut se faire que par une décision politique basée sur le règlement réel des raisons qui les poussent à s’exiler dont un salaire qui reflète le marché mondial et la réalité nationale. La recherche d’un compromis en quelque sorte.

Algérie54 :Le président Tebboune avait plaidé la cause de l’économie des connaissances et la maîtrise du Big Data, sommes-nous capables de rivaliser avec les autres ?

Abdelaziz Derdouri : Le problème n’est pas celui de la capacité à rivaliser et à maîtriser. Le problème réel est celui de l’environnement politique, économique, social et d’opportunités égales pour tous les jeunes cadres basées sur le critère de la compétence et de l’expérience. Les Algériens réussissent professionnellement très bien à l’étranger, pourquoi ne le feraient-ils pas chez eux ?

Entretien réalisé par M.Mehdi