Atika Boutaleb, arrière-petite-nièce de l’Émir: «L’Émir Abdelkader a été victime d’une trahison»

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Atika Boutaleb, arrière-petite-nièce de l’Émir: «L’Émir Abdelkader a été victime d’une trahison»

par Issam MERMOUNE

Atika Boutaleb, arrière-petite-nièce de l’Émir Abdelkader, revient sur les propositions de Banjamin Stora, « directeur de conscience au service d’un État et d’un pouvoir. »  Elle aborde également les positions politiques de son aïeul et la façon dont il a été trahi. « Il convient en premier lieu de rappeler que l’Émir a dirigé une guerre contre la conquête française qui a duré 17 ans ; il a résisté à 5 princes, 14 ministres de guerre, 9 maréchaux de France, 55 généraux divisionnaires, 65 généraux de brigade pour ne citer que ceux-là », a-t-elle souligné.

Vous êtes l’arrière petite nièce de l’Emir Abdelkader. Votre aïeul suscite polémique en ce sens que certains le considèrent comme un « ami de la France » alors que d’autres estiment qu’il est le père de la nation algérienne. Que pouvez-vous répondre aux uns et autres ?

Je suis également  une citoyenne algérienne qui tient à ce que la vérité historique soit rétablie. Il convient en premier lieu de rappeler que l’Émir a dirigé une guerre contre la conquête française qui a duré 17 ans ; il a résisté à 5 princes, 14 ministres de guerre, 9 maréchaux de France, 55 généraux divisionnaires, 65 généraux de brigade pour ne citer que ceux-là. En 1847, pourchassé par le roi du Maroc qui était en accord avec l’État Français, l’Emir consulte ses commandants sur l’attitude à adopter et ils se sont retrouvés face à deux choix : se battre jusqu’au dernier des 600 combattants, leurs familles, et leurs enfants ou proposer à l’armée coloniale un armistice. L’Emir propose donc au général Lamoricière d’arrêter le combat, contre son départ avec sa smala pour la Palestine.

Mais le ministre de la Guerre de l’époque ne l’entendait pas de cette oreille car il estimait humiliant pour la France de conclure un armistice avec un groupe de 600 combattants seulement ; il réussit à convaincre le roi de commettre un parjure en revenant sur les termes et engagements de cet accord sans même en informer l’Émir. C’est ainsi que l’Émir fût embarqué avec sa famille et sa smala sur un bateau qui fût détourné de sa destination promise vers Toulon. On peut dire que l’Émir a été victime d’un parjure, une trahison et d’un rapt. L’Émir ne s’est pas rendu, étant donné qu’une reddition consiste à rendre les armes sans négociation, sans conditions. Hors, il y a bien eu, dans ce cas précis, négociation et accord des deux parties.

L’État français a, depuis, laissé courir la version mensongère de la reddition sans jamais rétablir la vérité historique. Les Français sont même allés jusqu’à laisser passer pour vraie l’image fabriquée d’un Émir qui se penche sur la main de Napoléon le petit, tentant pernicieusement de faire admettre qu’il termina sa vie soumis à la France. Depuis son arrivée à Ambroise, son séjour n’a été que l’occasion d’exercer les pires pressions sur lui pour l’amener à adopter les vues françaises sur un rôle qu’il aurait pu jouer dans la formation d’un royaume arabe à opposer à l’empire turc. Ces pressions l’ont soumis ainsi que sa famille à une vie quasi misérable. Il a été obligé pour payer le bois de chauffage et le pain de vendre ses biens, et deux de ses filles sont mortes de froid et de malnutrition. Il s’est retrouvé obligé de déjouer également les pièges de la Franc-maçonnerie par qui il a été approché alors qu’il était encore en France, et il a dû par la suite déjouer encore le plan d’un royaume arabe à opposer à l’empire turc.

Peut-on considérer avec ça que l’Emir est l’ami de la France?

Continuez et dites alors que les otages du château d’Aulnoy qui ont été kidnappés dans l’avion qui les amenaient du Maroc en Tunisie, et les négociateurs d’Evian sont des amis de la France…

Un hommage a été rendu par le gouverneur d’Algérie Edmond Naegelen à l’Emir Abdelkader en 1949 en lui construisant un mausolée. Un événement que beaucoup d’Algériens semblent ignorer. Cela ne corrobore-t-il pas la thèse selon laquelle l’Emir Abdelkader serait un « ami de la France » ?

Edmond Naegelen est resté dans l’histoire de notre pays comme l’homme qui a trafiqué l’ensemble des élections organisées sous sa responsabilité. Venant d’un faussaire et d’un contrefacteur de sa stature, pouvez-vous penser que sa parole sur l’Émir devienne miraculeusement sincère et n’entre pas dans ses projets d’escroquerie? Par quelle logique concluez-vous qu’un acte politique, donc forcément calculé, d’un gouverneur en 1949 exprime-t-il les sentiments de l’Émir mort en 1883?

Parmi les propositions de Benjamin Stora, un monument en hommage à l’Emir Abdelkader en France. Quelle lecture faites-vous de cette proposition ?

Les propositions de Benjamin Stora sont celles d’un homme qui est sorti de son rôle d’historien pour devenir un directeur de conscience au service d’un État et d’un pouvoir. Toutes ses propositions sont donc frappées de doute d’une utilité politique cachée. Je vous laisse face à vos propres perceptions.

Selon vous, quels sont les points forts et les points faibles du rapport remis par Benjamin Stora au président français Emmanuel Macron ?

Cette question ne concerne que Benjamin Stora et son employeur « l’État français ».

L’une des revendications phares de l’Algérie officielle, relayés essentiellement par le FLN et ses satellites, est la repentance. Quel intérêt a l’Algérie à tirer d’une exigence de ce type ?

L’Algérie officielle est partie prenante de ce projet de mémoire sous tutelle de directeurs de conscience désignés par les pouvoirs politiques. Pour ce qui est des « satellites du FLN » pensez-vous vraiment que tous ces intellectuels éminents qui ont exprimé leur avis sont des affidés du FLN ? Quant à l’Algérie en tant que pays, nation, état et société je pense qu’elle a intérêt à poursuivre sa lutte inachevée pour sa décolonisation, et à montrer encore plus de vigilance face aux tentatives incessantes de reconquête par la culture.

L’Algérie et la France ont mis en place un duo, Stora et Cheikhi, pour travailler à la réconciliation des mémoires » entre les deux pays. Pensez-vous que cette réconciliation est, dans l’absolu possible ?  Si oui, sur quels éléments doit-t-elle s’appuyer essentiellement ?

Notre lutte de libération nationale consistait à nous doter d’une personnalité politique et  culturelle indépendante, non  pas à partager ni l’histoire ni la mémoire de la France. Quant à l’idée de réconciliation, je vous rappelle qu’avec son lourd tribut, notre guerre de libération nationale n’a pas été une petite scène de ménage.

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