Jacob Cohen décortique les liens étroits entre le Mossad et le Makhzen

0
308
Jacob Cohen décortique les liens étroits entre le Mossad et le Makhzen

L’auteur et journaliste français, natif du Maroc ,Jacob Cohen revient dans cet entretien, sur les liens étroits tissés au fil des dernières décennies entre la monarchie du Maroc et l’entité sioniste

Question 1: que vise le Maroc par la normalisation des relations avec l’entité sioniste et quelles en sont les incidences sur toute la région maghrébine ?

Jacob Cohen : Après son indépendance en 1956, la monarchie marocaine s’était alliée aux ex-colonisateurs contre les groupes révolutionnaires pour renforcer son pouvoir au détriment de son intégrité territoriale.

Avec Hassan 2, le rapprochement avec l’Occident sera définitivement scellé, en raison aussi de son hostilité au nationalisme arabe qui combattait les monarchies réactionnaires. Cela l’amènera à conclure un accord en février 1961 avec le Mossad et l’Agence juive pour permettre aux juifs marocains de partir en Israël par dizaines de milliers sans aucun document de voyage.

Le Mossad, présent au Maroc depuis 1948, avec des réseaux étendus et même des caches d’armes et des fabriques de faux papiers, va alors devenir un partenaire discret mais efficace du régime.

À l’aube des années 80, le Mossad va s’entendre avec Hassan 2 pour le recrutement d’un conseiller spécial en la personne d’André Azoulay, juif marocain natif d’Essaouira mais qui a fait toute sa carrière à Paris en tant que banquier. Ce personnage a des réseaux étendus dans les milieux financiers internationaux.

André Azoulay fait très probablement partie des 45 000 (une estimation réaliste) « sayanim », ces juifs nationaux qui, par patriotisme sioniste, acceptent de collaborer avec le Mossad dans le cadre de leurs activités professionnelles. L’objectif du conseiller royal était de préparer le terrain à l’acceptation des relations entre le royaume chérifien et le régime sioniste, en d’autres termes à donner à ces relations qui existaient déjà un caractère public, officiel. Israël cherchait à gagner une légitimité ouverte, de cœur, avec un pays arabe important. Il est bon de rappeler que la « paix » avec l’Egypte et la Jordanie est toujours restée clairement froide.

Le conseiller du roi va développer un tissu d’activités et de relations culturelles, religieuses, communautaires, politiques avec des personnalités israéliennes acceptables. Il va même réussir à faire du Maroc la tête de pont de la mémoire de la Shoah dans un pays arabe. Un véritable exploit.

On comprend mieux la politique habile d’André Azoulay qui a poussé depuis quelques années à faire reconnaître la dimension juive dans l’histoire du pays, son enseignement obligatoire dans les écoles, les rénovations de synagogues et de cimetières, la propagande sur les liens supposément indéfectibles entre les juifs marocains partis en Israël et leur patrie d’origine, et toute cette hystérie autour d’une prétendue symbiose  judéo-musulmane alors que 99,5% des juifs marocains ont préféré cherché fortune ailleurs. Mais cela a créé le climat propice idéal pour la suite.

Ce long préambule pour dire que la normalisation avec Israël n’est pas le fruit du hasard, ni un coup diplomatique sans fondement. Elle couronne 60 années de relations de moins en moins secrètes. Mohammed 6 n’attendait que le moment favorable pour l’officialiser. Et ce moment était arrivé avec les autres normalisations.

Hassan 2 tenait déjà beaucoup à cette relation intime avec Israël. En plus de son dédain pour le progressisme arabe sous toutes ses formes, il devait ressentir une certaine fascination pour cette force brutale et conquérante. Il avait toutes les raisons d’apprécier le Mossad pour sa capacité à surveiller et à éliminer les adversaires gênants et les services qu’il avait dû lui rendre sur ce plan. Il pensait aussi que l’État juif était l’intermédiaire incontournable pour avoir les faveurs de l’Occident en général et de l’Amérique en particulier. Surtout après la reprise des provinces sahariennes. En vain il avait attendu ce geste diplomatique de la souveraineté marocaine sur le Sahara qui l’aurait conforté. On peut présumer que les États-Unis avaient longtemps joué de cette carte pour tenir le Maroc.

Maintenant que c’est acquis ; encore que l’Histoire incite à la prudence sur ce genre de victoires ,on voit le régime chérifien concéder tout aux Israéliens, au rythme effréné que ces derniers exigent. Le Maroc joue son va-tout. Il espère devenir le partenaire indispensable de l’axe américano-sioniste dans la région, devenir en quelque sorte leur sentinelle et éventuellement leur tremplin pour des actions de « maintien de l’ordre ».

Nul doute que le Maroc accueillera favorablement toute demande venant d’Israël ou des Américains pour établir les installations nécessaires au contrôle de toute la région. C’est un élément que les pays limitrophes et même au-delà doivent désormais prendre en considération.

Question 2: de votre point de vue, l’Algérie serait-elle visée par cette normalisation ?

 Jacob Cohen:Dans l’acceptation quasi enthousiaste par le régime marocain de la normalisation avec l’État juif, il y a eu certainement un élément déterminant : obtenir un avantage dans cette confrontation sourde avec le voisin algérien depuis leurs indépendances. Une confrontation certes regrettable pour les deux peuples, mais la dure réalité des relations internationales ne laisse pas de place pour les sentiments.

Même si la question a été peu évoquée publiquement par les principaux protagonistes, elle devait certainement être dans leurs arrière-pensées ou dans les négociations secrètes entre leurs appareils sécuritaires.

Pour le Maroc, cela n’a même pas besoin d’être explicité. Le royaume chérifien se voit conforté diplomatiquement, et en secret par tout ce qui touche à la défense et au renseignement, dans la zone la plus sensible face à l’Algérie.

Pour ses commanditaires principaux, les États-Unis et Israël, c’est enfin l’occasion d’être aux premières loges pour surveiller et mener des actions subversives visant à exercer suffisamment de pressions pour l’amener à plus de « souplesse » dans les domaines énergétique, économique, sécuritaire ou diplomatique.

À ce jour, l’Algérie demeure le seul grand pays arabe d’importance qui maintient une politique d’indépendance tout en ayant déjoué les tentatives diverses contre son intégrité territoriale, par l’exploitation des spécificités régionales, ou le choix de son régime politique, et sans avoir connu le destin tragique de grands États nationalistes voués au chaos.

On se dirigerait malheureusement, avec cette option du Maroc résolument proche des deux plus gros faucons du monde occidental, à une forme de retour à la guerre froide, c’est-à-dire aux conflits régionaux sous la houlette de grandes puissances extérieures.

L’Algérie devra certainement en tenir compte et chercher les alliances nécessaires pour maintenir son cap.

Question 3: des enquêtes journalistiques révèlent des pressions exercées sur la Tunisie et la Mauritanie pour les engager dans la voie de la normalisation en vue d’isoler l’Algérie et la confiner ? 

Jacob Cohen:Il va de soi que les normalisations réalisées avec le régime sioniste ne sont pas allées sans de très fortes pressions américaines. Comment deux petites monarchies du Golfe auraient-elles pu y résister, surtout lorsqu’on a vu à l’œuvre la brutalité de l’ « allié » américain dans la destruction de l’Irak ? Ou la menace de leur envoyer un petit Daesh ? Ou plus horrible encore la confiscation de leurs avoirs dans les banques américaines sous un prétexte quelconque ?

On raconte que dans les négociations diplomatiques dans le secret des enceintes hermétiques, les diplomates américains se montrent avec leurs homologues en situation d’infériorité d’une arrogance vulgaire et méprisante.

Le Soudan n’a normalisé avec Israël que parce que le parrain américain a daigné le retirer de la liste infamante des États liés au terrorisme. Ce pays n’a pas non plus oublié que ce sont les services secrets israéliens qui ont entraîné la sécession de leurs provinces méridionales devenues le Sud-Soudan. Les dirigeants de Khartoum ont appris à être prudents.

Il est donc tout à fait crédible que des pressions ont été exercées, et s’exerceront, sur la Tunisie et la Mauritanie pour suivre la même voie. Cela paraît compliqué et prendra du temps. On connaît l’hostilité foncière des Tunisiens contre toute normalisation avec le régime sioniste. La Mauritanie avait déjà établi des relations diplomatiques avec Israël, suspendues en 2009 grâce aux manifestations massives de la population.

Mais combien de temps tiendront-elles, surtout si d’autres pays en particulier l’Arabie Saoudite suivent le mouvement ? Les Américains détiennent des moyens de pression considérables. Qui tient les cordons de la bourse au niveau mondial ?

Si cela devait arriver, la position de l’Algérie se compliquerait, dans le sens où les normalisations vont au-delà de l’établissement de relations diplomatiques. C’est la porte ouverte à toutes sortes de « touristes » ou de « businessmen », éventuellement de conseillers pour assurer la sécurité et des bâtiments pour les accueillir. Ce serait le glissement progressif vers la constitution d’un front d’encerclement hostile. Ce serait plus préoccupant s’agissant de la Mauritanie, car cela fermerait à l’Algérie toute ouverture vers l’Océan Atlantique.

Question 4: quelle lecture avez-vous fait de l’annonce de Trump relative à la marocanité du Sahara occidental et pensez-vous que l’administration Biden va se raviser et l’annuler ?

Jacob Cohen: Trump nous a habitués à ces annonces tonitruantes qui rompent avec les usages diplomatiques et surtout avec les équilibres délicats qui sauvegardent le consensus.

Ces annonces amènent parfois à des acquis irréversibles, s’agissant d’Al-Qods par exemple. On voit mal l’Amérique faire un tel affront à Israël. Le Sénat américain vient d’ailleurs de confirmer à la quasi-unanimité le statut de la capitale israélienne.

Concernant l’accord avec l’Iran, Biden n’aura aucun mal à revenir sur la décision de Trump. Il existe un large consensus à ce sujet chez les démocrates. Les autres signataires de l’accord poussent aussi dans ce sens. Il y va de l’apaisement des tensions dans la région et de la reprise des activités commerciales.

Sur le Sahara occidental, un revirement de l’administration américaine allant jusqu’à annuler sa marocanité paraît presque impossible. Un tel affront fait à un allié aussi fidèle serait contre-productif. Aux yeux de l’écrasante majorité des Marocains, le Sahara est une cause nationale qui transcende toutes les couches. C’est d’ailleurs en offrant ce « cadeau » au Maroc que Trump a pu arracher la normalisation avec le régime sioniste, et c’est ce qui a aussi permis de faire avaler la pilule à une majorité de Marocains. Par ailleurs, le Maroc peut compter sur l’activisme du lobby judéo-sioniste américain en sa faveur. Les récentes campagnes évoquées à la première question sur la dimension juive du Maroc ont reçu un accueil très favorable aux États-Unis. Le régime chérifien est paré de toutes les qualités d’humanisme et de pacifisme. Et on démolirait tout cela d’une pichenette ?

La diplomatie américaine aurait d’autres moyens, si elle le souhaite, d’atténuer la portée de la déclaration de Trump, en revenant au statu quo ante, celui qui a les faveurs de l’ONU et de l’Union Africaine, c’est-à-dire revenir aux négociations pour trouver ce compromis  improbable  entre les prétentions marocaines et l’autodétermination des Sahraouis.

L’avenir du Sahara occidental reste finalement ouvert malgré l’annonce de Trump.

Question 5: vous vous apprêtez à publier un roman intitulé : “Mainmise du Mossad sur Tinghir”, une ville proche des frontières algériennes, pourriez-vous nous en dire plus?

Jacob Cohen:C’est d’abord un roman. C’est ma manière d’écrire sur une réalité. Mes romans, j’en ai publié une douzaine, s’inscrivent dans un contexte politique, sociologique, idéologique, etc. Ils traduisent un certain engagement et la volonté d’éclairer.

Les sujets que je traite peuvent faire l’objet d’études documentées. Encore faut-il disposer d’éléments factuels incontestables. J’ai choisi la fiction parce que j’aime la littérature et parce qu’elle libère des contraintes propres aux essais. La fiction fait entrer le lecteur dans l’environnement choisi et lui fait toucher le ressenti des protagonistes, leurs perceptions des réalités, les raisons intimes de leurs dilemmes et de leurs choix.

Je me permets de donner deux illustrations :

« Les Noces du Commissaire » publié en 2000 au Maroc illustre la mise à l’écart feutrée mais implacable des hommes d’affaires juifs au Maroc, qui avaient tout pour devenir de grands capitaines d’industrie, par la caste des nationalistes de l’Istiqlal, ceux qu’on nomme les « Fassis ». À travers ses personnages juifs, le roman met en lumière le malaise des juifs marocains qui les a fait s’expatrier à 99,5%, phénomène qui reste incompréhensible pour les Marocains, convaincus par les non-dits habituels d’une coexistence idyllique.

« Le Printemps des Sayanim » publié en 2010 à Paris raconte le processus de recrutement de ces milliers de juifs qui, par patriotisme sioniste, acceptent de collaborer avec le Mossad. Le roman s’intéresse en particulier à leurs actions dans le milieu maçonnique, reflet de ce que j’ai vécu personnellement.

Pour revenir au roman sur Tinghir, il fait suite à un voyage dans la région avec des camarades. J’ai vu, j’ai lu, j’ai entendu. Je suis loin de tout savoir. Des documents pertinents existent par ailleurs, avec des faits, des dates, des photographies, des reportages.

Connaissant l’intérêt particulier porté par le régime sioniste dès 1948 pour cette énorme population juive marocaine qu’il espérait emmener pour peupler le désert et travailler dans les usines, et des pratiques mafieuses pour les faire partir en Israël, je me serais attendu à un plus de circonspection de la part des autorités marocaines. On peut trouver des intérêts à s’entendre avec Israël, mais on n’a pas le droit d’ignorer ses crimes de guerre, son mépris viscéral des Arabes, ses violations du droit international, son machiavélisme, son cynisme, son double-jeu. Demandez à ses alliés américains, ils en savent quelque chose.

On a fait entrer le loup dans la bergerie. Le Maroc ignore-t-il que le régime sioniste tient en réserve une demande d’indemnités de plusieurs milliards de dollars pour les biens abandonnés par les juifs partis en Israël ? Ce qui est historiquement faux. Mais il faudra bien passer à la caisse un jour ou l’autre pour calmer ce partenaire incommode.

La monarchie marocaine ignore-t-elle les menées subversives que le Mossad mène depuis des décennies dans les provinces amazighes et qui pourraient déstabiliser le Royaume, voire le démembrer ?

C’est sur ce dernier point que porte le roman : « Mainmise du Mossad sur Tinghir ». Je me permets de rappeler que c’est une fiction, mais particulièrement réaliste.

Comme toujours, les agents sionistes avancent masqués. En l’occurrence, ils s’abritent derrière une initiative de l’UNESCO, dont la présidente est la fille  d’André Azoulay, conseiller du roi. L’organisation internationale offre son aide pour le développement de la province de Tinghir, sur le plan touristique, financier, commercial, à condition de laisser une marge de manœuvre totale aux trois sites dirigés par des Israéliens, dont les motifs seraient philanthropiques.

Il y a Victor, qui a reconstruit une synagogue et anime un espace culturel, dans lequel il initie les jeunes à découvrir d’autres religions, en particulier la juive, des fois qu’ils aimeraient changer. Ces jeunes apprennent à se libérer des contraintes religieuses, communautaires, sexuelles.  Ils feront même une démonstration publique, lors d’une cérémonie officielle, d’une célébration de la tradition sioniste que seuls les initiés auront comprise.

Il y a le rabbin Pinto et ses disciples, adeptes de la secte ultra de Habad, une antenne du Mossad dans plusieurs pays. Le groupe administre le principal lieu de pèlerinage juif par lequel passent les groupes israéliens. Il rayonne sur plusieurs kilomètres à la ronde, dispensant aux jeunes campagnards des soins élémentaires, des cours de rattrapage et une éducation spirituelle.

Il y a enfin Meir, un agronome aux allures d’officier, qui dirige avec sa petite troupe de même acabit, une vaste palmeraie. Y sont formés en permanence une vingtaine de jeunes amazighs, dans le domaine idéologique, de la sécurité et du renseignement. Certains d’entre eux viennent d’autres pays du Maghreb.

Le roman établit les connexions entre ces sites dans la province de Tinghir avec le Centre Moshé Dayan en Israël, le CRIF à Paris dont un responsable entretient des relations fructueuses avec le Congrès Mondial Amazigh, l’UNESCO et le conseiller du roi, et le principal magazine marocain francophone, Tel Quel.

Le Mossad possède donc pas mal de leviers dans ce vaste monde amazigh pour agir le moment voulu dans l’intérêt d’Israël.